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La PDG de Kraft s’éclipse alors que la société accélère sa disparition

30 March 2011 Editorial
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Appelé à témoigner la semaine dernière devant une commission d'enquête parlementaire au Royaume-Uni, la PDG de Kraft Irene Rosenfeld ne s’y est pas présentée, refusant même l’offre de répondre aux questions par voie de vidéoconférence. « Kraft a refusé de commenter les allées et venues de Mme Rosenfeld », a rapporté le journal britannique The Guardian dans son édition du 15 mars.

Rosenfeld ne s’était pas présentée non plus à une audience similaire l’an dernier, à l’occasion du changement de cap complet de Kraft sur le maintien en activité de l’usine de Cadbury UK à Somerdale (voir Kraft à la diète après avoir gobé Cadbury). Durant les quatre mois de sa poursuite prédatrice de Cadbury, Kraft avait encouragé les espoirs de maintien en production de l'usine, dans le but de faire approuver la transaction. Une fois la transaction conclue, Kraft a informé les 400 travailleurs/euses de Somerdale qu’ils/elles avaient tout perdu. Le Comité des prises de contrôle du gouvernement a émis un blâme formel à l’endroit de Kraft pour son comportement « irresponsable » et Rosenfeld a été de nouveau invitée afin d’expliquer où se situait Kraft face à l’engagement pris l'an dernier de maintenir un moratoire de deux ans sur toutes nouvelles mises à pied.

Les substituts de Rosenfeld ont refusé de s'engager à reconduire le moratoire sur les mises à pied obligatoires, qui doit prendre fin en 2012, mais divulgué que Kraft « harmoniserait » les salaires et les avantages sociaux chez Cadbury. Ils ont toutefois assuré aux députés qu’il ne s’agissait pas d’un « exercice de compression des coûts ».

Kraft travaille également à « harmoniser » Cadbury dans son modèle européen d'évitement fiscal. En décembre dernier, des reportages dans la presse ont révélé que Kraft avait entrepris de réorganiser des éléments clés de Cadbury en encaissant les bénéfices en Suisse, où les taux de l’impôt des sociétés sont de moitié inférieurs à ceux du Royaume-Uni. Les opérations de Cadbury au Royaume-Uni produiraient sous contrat pour une nouvelles société de portefeuille suisse, laquelle serait techniquement propriétaire des produits fabriqués par les employés/es de Cadbury. Si la société de portefeuille devient propriétaire des marques, elle facturera des royautés à Cadbury pour leur utilisation. Ces redevances seront déduites de l’impôt des sociétés payable au Royaume-Uni, privant ainsi le Trésor d’une somme encore plus importante.

Bien entendu, ces manœuvres n'ont rien à voir avec l'évitement fiscal ou même la « réalisation d’efficacités fiscales ». Il s’agit plutôt de « gestion disciplinée de l’encaisse » et de « tirer parti des synergies découlant de l’acquisition de Cadbury ».

Cet artifice comptable s’inscrit simplement dans la foulée des réorganisations continues des activités de Kraft en Europe et au Royaume-Uni. Les états financiers de Kraft UK pour 2009 expliquent joliment le procédé : « Jusqu’en avril 2009, l’activité principale de la société était la fabrication et la distribution de produits alimentaires sur les marchés de la vente au détail, des services alimentaires et des distributrices de boissons… Les administrateurs ont approuvé la vente des éléments d’actif et de passif associés aux fonctions de service et d’approvisionnement de Kraft Foods UK Ltd aux divisions britanniques des entités suisses, Kraft Foods Europe Procurement GmbH and Kraft Foods Europe Services GmbH... Une fois la restructuration complétée, Kraft Foods UK Ltd deviendra une société de vente et de distribution vendant les produits de Kraft Foods aux marchés et clients existants du Royaume-Uni. »

Ainsi, Kraft, la plus importante société alimentaire aux États-Unis, et numéro deux mondiale après l’acquisition de Cadbury (qui a permis l’an dernier une augmentation des revenus des marchés de plus de 60 %), ce qui a permis à l’insaisissable Irene Rosenfeld d’obtenir une rémunération totale de USD 26,3 millions pour la transaction, n'aurait plus pour activité principale… la fabrication et la distribution de produits alimentaires?

Cette annonce n’est pas une surprise pour les syndicats de l’Amérique du Nord, où la plus grande partie de la production a été sous-traitées à des producteurs à contrat, comme la société notoirement antisyndicale Consolidated Biscuit Company (CBC), qui fabrique une partie des produits de marque Nabisco de Kraft. La production d’autres produits de Kraft est régulièrement donnée à contrat à d’autres fabricants, en rotation, tenant ainsi les sous-traitants, mais aussi les travailleurs/euses et les syndicats, dans un état de perpétuelle incertitude et de pression. C’est ce qui s’appelle « bâtir une chaîne d’approvisionnement de classe mondiale ».

Avaler Cadbury a temporairement fait grimper les niveaux d’emploi chez Kraft, mais la sous-traitance de l’emploi prendra de la vitesse alors que Kraft éprouve des difficultés à digérer son acquisition. Qu’ils travaillent pour le compte d’un holding suisse, d’un fabricant à contrat ou d’une agence de placement fournissant des travailleurs/euses à un sous-traitant, un nombre croissant de ceux et celles qui fabriquent les produits Kraft ne travaillent plus pour cette société.

Le processus n’a pas à s’arrêter au déménagement de l’assiette fiscale en Suisse. D’autres sociétés intermédiaires pourraient être créées pour abriter les actifs et réduire l’effectif. Kraft pourrait « louer » les travailleurs/euses fabricant ses produits chez un tiers formellement indépendant. Pour Kraft, cela constitue « un investissement accru dans nos marques principales ».

La disparition graduelle n’empêche pas Kraft de faire des allégations indignes sur sa « responsabilité », alors même qu’elle réduit son effectif et les obligations fiscales. Les députés britanniques pourraient envisager la possibilité de faire une visite surprise à Mme Rosenfeld la prochaine fois qu’elle se pointera quelque part pour recevoir un autre prix de « développement durable ». D’ici à ce que Kraft ait terminé de « faire une délicieuse différence » avec Cadbury, il pourrait bien ne rester que peu de choses de la société envers laquelle Kraft avait pris des engagements.