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Les syndicats en Haïti qui luttent pour sauver la nation de l'effondrement ont besoin d'un soutien international

14 November 2019 Editorial
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Des soulèvements nationaux contre la pauvreté, les inégalités et l'austérité ont éclaté en Amérique latine et ailleurs dans le monde ces derniers mois, prenant de court des gouvernements coupés de la misère institutionnalisée qu'ils cautionnent. L’issue de ces mouvements sociaux est incertaine : au Chili, des millions de personnes continuent à manifester sans relâche, refusant de renoncer à la lutte contre tout un ordre social en échange de concessions mineures. Mais en Haïti, une nation insulaire où sévit une extrême pauvreté, une mobilisation populaire déterminée se poursuit depuis plus d’un an, refusant de plier devant la violence et la faim, alors que la situation devient de plus en désespérée.

Ce mouvement massif de contestation a émergé en octobre dernier, exigeant du gouvernement qu’il rende des comptes au sujet de la disparition de milliards de dollars de fonds publics. Jovenel Moïse, soutenu par l’administration Trump, a été « élu » président en 2017 lors d’une parodie de scrutin entaché de fraudes et avec un taux de participation de moins de 20 pour cent de l’électorat. La seule réponse de son gouvernement à la mobilisation populaire actuelle a été une violence implacable. Moïse et sa famille, ainsi que ses acolytes, sont directement impliqués dans plusieurs scandales de corruption à grande échelle et dans l’organisation des milices paramilitaires, dont les violences sont généralement attribuées à des « gangs », alors que ces milices sont contrôlées depuis le palais présidentiel. Le pouvoir d’achat de la population, déjà dérisoire, a diminué de moitié depuis son entrée en fonctions.

Pendant que Moïse continue à refuser de démissionner, tout l’appareil de l’État s’est volatilisé : seuls subsistent la violence organisée et le racket. Haïti n’a plus d’hôpitaux, d’écoles, de tribunaux et de Parlement en état de fonctionner, plus d’essence et plus de devises étrangères pour payer les importations de denrées alimentaires dont dépend le pays.  La capacité de Haïti de subvenir à ses propres besoins alimentaires a été détruite lorsque la tentative de faire du pays une gigantesque zone franche d'exportation a échoué, avec le néolibéralisme greffé de force sur des réseaux de corruption bien établis. Les entreprises étrangères mettent la clé sous la porte et quittent le pays. La faim, la maladie et la mort règnent sur Haïti. Pourtant, la résistance continue.   

L’opposition à toute intervention étrangère est fortement ancrée dans la mémoire collective, fruit de la rébellion contre la colonisation française, de l’invasion et de l’occupation américaines en 1915 (avec l’instauration du travail forcé) et du coup d’État de 1991 qui a renversé le premier président démocratiquement élu d’Haïti, Jean-Bertrand Aristide. Le pays peine en outre à se remettre du séisme dévastateur de 2010 qui fit plus de 220.000 morts et plus d’un million de personnes déplacées. Dans ce contexte dramatique, la contribution des casques bleus de l’ONU a été la propagation d’une épidémie de choléra, ainsi que des tirs sur des civils des bidonvilles par les membres brésiliens des forces de maintien de la paix ; la contribution d’une ONG a été de faire appel aux services de jeunes prostituées.

Les partis politiques, qui fonctionnent traditionnellement comme des réseaux de trafic d’influence soutenus par des puissances étrangères, n'ont plus aucune crédibilité en Haïti aujourd'hui. L'effondrement politique est aussi complet que l'effondrement social, que l'expression « crise humanitaire » peine à cerner.
 
Le 10 octobre, une vaste coalition de quelques 150 organisations non partisanes de la société civile réunies sous le nom de la « Passerelle » a présenté un ensemble de mesures pour sortir de la crise et assurer une transition démocratique. Parmi les signataires figurent 51 organisations syndicales, dont les centrales nationales affiliées à la CSI, les principales organisations patronales, les associations paysannes et des organisations de jeunesse, d’étudiant-e-s, religieuses et de défense des droits civils. La « Passerelle » exige, entre autres mesures, la démission immédiate du président et des député-e-s d’un Parlement  qui ne tient plus séance, la révision du système électoral, des mesures visant à assurer le contrôle par la société civile d'éventuelles élections, ainsi que des mesures d'urgence pour faire face à l'effondrement économique et social.

La situation est extrêmement volatile et la politique en Haïti comporte de nombreux risques de manipulations. Le pays a besoin d'un soutien massif, mais pas de « l’aide » des années passées. Le peuple haïtien sait très bien ce qu’il ne veut pas. La participation et le soutien des syndicats à la Passerelle indiquent la voie à suivre pour la solidarité internationale. L'UITA affirme sa solidarité pleine et entière avec son affiliée SYTBRANA et avec les nombreux syndicats haïtiens et leurs alliés de la société civile qui cherchent une solution interne à la crise, une solution négociée par les Haïtien-ne-s. L’UITA appelle le mouvement syndical international à soutenir leurs camarades qui luttent, par le biais de leurs syndicats, pour éviter l’effondrement de leur pays et pour le reconstruire sur de nouvelles bases.